Centre culturel de rencontre d'Ambronay
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L'Ercole amante : la perle et les cochons


L'Ercole Amante est une apothéose et cette apothéose est une noce : la noce d'Hercule et de Bellezza, la Beauté. Dans d'autres traditions, l'apothéose d'Hercule est Jeunesse éternelle : il épouse Hébé, la jeune fille de la maison. C'est une apothéose au sens fort : un processus de déification. La noce est éternelle et céleste, elle arrache Hercule à sa condition d'homme mortel et le libère de la servitude des travaux. Hercule sauvé séjourne glorieux parmi les dieux et jouit pour l'éternité de la Jeunesse et de la Beauté.

L'Ercole Amante, apothéose d'Hercule, est commandé par le Cardinal Mazarin à l'abbé Butti et au compositeur vénitien Cavalli à l'occasion des noces du jeune souverain de France : Louis XIV épouse Marie-Thérèse infante d'Espagne. Le mariage consacre et légitime la descendance d'un lignage qui jouit depuis Clovis d'une onction de nature divine. Il est, avec le sacre, un moment privilégié où doit se manifester le lien particulier qui unit, à travers ses rois, la France et le(s) Dieu(x). Ce mariage de Louis XIV avec l'infante est en outre une promesse de paix qui se veut définitive entre la France et l'Espagne (Traité des Pyrénées, 1659).

Bref, ce mariage est une apothéose et l'opéra commandé par Mazarin doit, en la figurant, en la rêvant sur son mode propre, couronner cette apothéose. Il doit rappeler la connexion spéciale du royaume de France avec le royaume de Dieu, il fait l'éloge de l'oint du seigneur, le Roi Christ, le souverain sauveur, qui dans cette alliance particulière avec l'Espagne libère son peuple des servitudes de la guerre et du désordre. Pour parfaire ce travail de rêve ou de figuration, Mazarin ne fait pas seulement appel à l'opéra italien, nouveauté encore méconnue en France, il fait aussi appel à la tradition française des ballets de cour en commandant à Lulli des entrées qui doivent s'insérer dans le drame chanté. Un spectacle qui sera total : le ballet et la tragédie chantée, Lulli et Cavalli. Une apothéose... ?

Le Mariage a lieu en 1660. Mais, l'opéra de Cavalli pour lequel on a fait construire une salle gigantesque ne sera pas donné à cette occasion. Les travaux ont en effet pris beaucoup de retard. L'opéra sera joué en 1662. Mazarin est mort entre temps. L'Ercole Amante qui devait être, en même temps que le mariage de la France et de L'Espagne, celui de la France et de l'Italie, de l'opéra et du ballet, qui devait être une apothéose en réunissant les goûts, les arts et l'excellence des pays dans l'harmonie, jouera finalement à contretemps : il révèlera un nœud critique et conflictuel.

Au centre de cette crise, il y a cet objet impossible, ce joujou précieux : l'opéra. Il devient le centre brûlant de tous les discours, de toutes les querelles esthétiques et littéraires (et cela durera en France jusqu'à l'âge des Lumière, avec des arguments qui varieront peu). S'il est haï, c'est toujours par amour, au nom de ce qu'il devrait être : la perle des arts. L'opéra doit être sublime. Où est le sublime de l'Ercole Amante pour le public parisien de 1662 ? Où est l'apothéose et où est le gouffre, l'informe ? La grande majorité ne retiendra que les ballets de Lulli : des joyaux, selon eux, perdus au milieu d'un flot de musique inaudible (la musique de Cavalli). D'autres, plus rares, des Italiens de passage, quelques français, peut-être Lulli lui-même (secrètement ?) qui s'inspirera par la suite du modèle Cavallien et l'adaptera au goût français, verront dans cette musique sublime, des perles jetées au milieu d'une rumeur de cochons : la rumeur du public parisien qui n'entend rien à cette musique et ne sait y prendre part. L'apothéose d'Hercule sera aussi un effondrement, la chute de Cavalli. Mais ce sera la gloire de Lulli.

Lyon, juin 2005
Pierre Kuentz
Académie baroque européenne - CCR Ambronay

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